La gratuité : mode de pensée, émancipation sociale, enjeu de civilisation

Vouloir parler de gratuité, pire, vouloir en faire l’axe essentiel de sa gestion municipale peut paraître, en ce monde qui nous vante les vertus de la consommation à outrance, une provocation, pas plus. Il n’en est rien, tant l’idée de gratuité, du service public en particulier, est en train de faire son chemin.

Notre société en crise, une faiblesse ou une force ?

La crise grave qui traverse notre société -casse du service public en général, suppression de tous les acquis sociaux issus du programme du CNR, attaque frontale contre la gratuité de l’école, du système de soins, etc.- nous met à la fois en position de faiblesse et de force pour défendre notre belle idée de gratuité.

Faiblesse, car l’importance des coups assénés au peuple de France et la rapidité avec laquelle ils sont portés par un gouvernement ultra libéral engendrent un repli sur soi et une crise du vivre ensemble sans aucun précédent. Chacun pense pouvoir se sortir de cette impasse individuellement, quitte à écraser l’autre au passage.

Force, car le mouvement contre la casse du système de retraite par répartition a démontré qu’au-delà cet individualisme de façade se cachaient des ressources capables de rassembler, dans une prise de conscience surprenante, un très grand nombre de nos compatriotes au sein de manifestations historiques. La France laborieuse conserve des ressources que l’on croyait perdues et sait relever la tête dans les moments difficiles pour peu qu’on sache lui expliquer, simplement, les choses.

Cette ultime expérience, même si elle n’a pas réussi à faire plier un gouvernement particulièrement borné et autiste – et chacun en était convaincu dès le départ – demeure un point central sur lequel l’on doit pouvoir s’appuyer pour faire avancer cette idée de la gratuité que l’homme porte en lui depuis ses origines.

L’homme un prédateur pour l’homme ?

La marchandisation des besoins vitaux a débuté en même temps que se constituaient les sociétés élaborées à la tête desquelles prenaient place des familles, des clans, des religions dont le seul but étaient de rendre le plus grand nombre à l’état d’esclave afin d’en retirer les plus grands bénéfices.
La domination de l’homme sur l’homme et son exploitation est à la base de la marchandisation. La création de la monnaie accentua le phénomène. L’homme cueilleur, chasseur, éleveur, cultivateur à qui l’on retirait même le droit du sol était soumis à l’autorité de puissant et devenait dépendant de lui et de son bon vouloir

Aujourd’hui, le capitalisme reproduit de manière beaucoup plus sophistiquée cette relation de soumission puisqu’elle lui a ajouté un élément supplémentaire : le plaisir de la consommation et le besoin des chose inutiles. Et cette drogue dont le plus grand nombre est incapable de se passer porte cette société libérale dans un emballement dont chacun connait les risques pour l’environnement et, in fine, pour l’homme lui-même. Mais l’appât du gain est devenu bien plus fort et annihile toute forme de pensée discordante. La machine va droit dans le mur en chantant les louanges de celui qui la pousse au suicide.

Ralentir la ville et dédramatiser l’impôt

Ralentir le cours des choses est une impérieuse nécessité. Un retour vers la décroissance et la gratuité s’impose si nous ne voulons pas disparaître. Les besoins vitaux des gens doivent devenir gratuits et être contrôlés par le peuple. C’est le but a atteindre.

Et nous, en notre qualité d’élus, nous avons le devoir de ralentir la ville et de donner des signes forts, notamment dans le domaine de la résolution des besoins vitaux et de leur gratuité. Il faut ouvrir un grand débat dans nos villes en partant des besoins vitaux des gens et en cherchant, ensemble les moyens d’y répondre. Bien vite, dans le débat et la réflexion l’idée de la gratuité fera son chemin à condition que l’on ait bien cerné les enjeux.

Nous avons entrepris cette démarche à Grigny, le choix des habitants se portant sur l’alimentation. Ils ont souhaité porter la réflexion et imaginer un projet qui permette de réduire les coûts d’accès à la nourriture pour la restauration municipale, mais aussi, pour le citoyen lambda, en garantissant une qualité sanitaire certaine. Cela occasionne des échanges, des prises de conscience, sur notre système économique, sur la politique agricole, sur l’urbanisme, sur le rôle de l’Etat, des pouvoirs publics, sur les solidarités.

L’impôt est la meilleure chose qui soit pour rendre une société plus juste et atteindre des objectifs visant à assurer un service public de qualité pour tous. Il est nécessaire que les gens comprennent pourquoi ils payent des impôts et le retour qu’ils en ont. C’est pourquoi il faut les impliquer directement au travers la mise en œuvre d’un véritable budget participatif. Il convient, aussi de leur expliquer que si l’impôt n’était pas levé ce serait le privé qui proposerait ses services et à des prix beaucoup plus élevés, voire inaccessibles pour certains. Une place en crèche coûte à la collectivité 2 000 € par an, alors que la participation des parents est dérisoire. A Grigny le coût d’un enfant scolarisé est de 1 300 € par an alors que nous mettons un point d’honneur à faire en sorte que l’école soit effectivement gratuite pour tous, en fournissant les livres et les fournitures scolaires en nous substituant aux obligations de l’État ! Voilà un exemple de gratuité qui n’est remis en cause ni par les parents ni par les habitants.

Partant de ce constat il y a lieu de faire un inventaire des services publics municipaux qui sont gratuits. Par exemple : l’éclairage public, le stationnement, l’urbanisme (utilisé principalement par des aménageurs ou des investisseurs privés), les équipements sportifs, l’utilisation de la voirie publique, les espaces verts, les parcs, l’état civil, etc. Puis de se poser le type de question suivante : la restauration municipale est payante (quotient familial), alors que le stationnement est gratuit, de même que l’éclairage public et tout ce qui est cité ci-dessus. Si l’on affirme que se nourrir est un besoin vital – et il l’est – n’y a-t-il pas une contradiction dans les choix qui ont été opérés à un moment donné ou par la tradition qui veut que certains services offerts à la population et qui n’ont rien de vitaux soient, eux, gratuits ?

Mais au-delà de ces exemples et du débat qui en découle, il y a nécessité d’une volonté politique forte pour faire émerger d’autres formes de gratuité, tout en étant conscient que cela va déboucher sur des choix, puisque les finances locales ne sont pas extensibles, que l’État se désengage et que l’on ne peut pas augmenter les impôts locaux au-delà d’une certaine limite.

Et l’on en viendra forcément à débattre sur l’usage et le mésusage tel que l’énonce Paul Ariès. Cette notion me parait essentielle dans le débat sur la gratuité car elle nous force à poser le problème du nécessaire, du vital, de l’urgent en même temps que l’on répondra à la demande de financement supplémentaire induit par la gratuité. En terme de gestion municipale, on parlera de priorité.

Ramener la gestion de l’eau au sein du service public, comme le propose Gabriel Amar (régie publique de l’eau) permettrait sans nul doute de la rendre gratuite dans sa partie « besoins quotidiens » et de la facturer au prix fort dans sa partie usage de confort. Le « mésusage » financerait l’usage.

Dans un premier temps, affirmons les besoins vitaux de nos concitoyens, donnons-leur un cadre juridique qui les rende gratuits pour tous et nous aurons ouvert une porte vers d’autres gratuités possibles.

Une autre point qui me paraît essentiel pour que la gratuité devienne réalité : il faut une participation effective des citoyens et donc une démarche participative forte. Il faut aussi une volonté politique affirmée. Cela suppose que l’on rende le pouvoir à l’élu ; pouvoir qui lui a été confisqué au profit de l’administration, de lobbies de toutes sortes, sans oublier les banques. Et la réforme des collectivités territoriales qui va dans le sens d’un affaiblissement du pouvoir de l’élu, est à combattre fermement.

Le seul qui a la légitimité du peuple est l’élu. Il doit donc revendiquer ce pouvoir que lui donne le suffrage universel pour imposer d’autres choix de société et écrire, avec le peuple la nouvelle partition qui doit avoir pour unique postulat : placer l’homme au centre de toutes les préoccupations.

Notre démarche politique, la gestion de la cité, si elle place l’homme au centre, ne peut que déboucher sur la multiplication des gratuités. C’est un véritable enjeu de société qui se fonde sur une autre répartition des richesses au plan local, national et mondial.

Il y a donc une impérieuse nécessite a se mobiliser contre l’Accord Général sur le Commerce des Services (AGCS) qui prévoit, à terme, et à travers la fameuse concurrence libre et non faussée, de privatiser l’ensemble des services en général et les services publics en particulier ou de les affaiblir au point que la concurrence penche en direction du privé et des grands groupes.

La gratuité est un spectre qui hante le capitalisme, raison de plus pour l’imposer partout ou cela nous sera possible de le faire.

René Balme

 maire PG de Grigny 69520

 Le 1er novembre 2010.

1 Comment

  1. L'ours dit :

    La gratuité : mode de pensée, émancipation sociale, enjeu de civilisation
    Bravo!
    Je vous suggère d’aller voir là: http://economiedistributive.free.fr
    Bonne continuation!